Les violences et l’éclatement de la guerre au Soudan, la continuité d’un conflit qui se poursuit depuis plus de 20 ans

Les affrontements éclatent un 15 avril en 2023 au Soudan. Cette guerre civile oppose deux forces rivales dirigées par les deux hommes à l’origine du putsch / coup d’État militaire d’octobre 2021 :

  • D’une part on retrouve les Forces armées soudanaises (SAF), menées par le général Abdel Fattah al-Burhan, supposément au pouvoir depuis ce même putsch.
  • D’autre part, les Forces de soutien rapide (RSF/FSR) sont à la coupe du général Mohammed Hamdan Daglo, aussi appelé « Hemetti ».

Le Soudan est le théâtre d’une urgence humanitaire d’une ampleur effroyable » indiquait Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU et Coordonnateur des secours d’urgence. Ce sont les deux tiers de la population soudanaise qui requièrent de façon impérieuse cette aide d’urgence, un tiers de la population est déracinée et des cas de famine ont été recensés dans 5 régions du pays

Désormais, l’ONU qualifie le Soudan comme la « pire crise humanitaire et de déplacement au monde », enfermé dans une spirale de violences, où plus de 12 millions de personnes ont été déplacées depuis avril 2023, dont plus de 4 millions dans les pays voisins.

La crise soudanaise est entrée dans une nouvelle phase d’instabilité au moment de la prise d’El Fasher le 26 octobre 2025 par les paramilitaires des RSF, entraînant une escalade de la violence dans le nord du Darfour et les États du Kordofan.

Au moment du siège d’El Fasher, un tableau apocalyptique et déplorable se dresse, des centaines de civils assassinés dans le bombardement d’une maternité, des milliers d’enfants piégés par les combats et plus de 6000 femmes enceintes privées de soins vitaux. El Fasher se mue en une boucherie de l’épouvante, viol, exécutions famines, villes rasées au sein de la région, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme rapporte des « témoignages horribles » depuis l’offensive du 23 octobre.

 Ces attaques visent directement des civils, on constate une grave violation des droits humains, et le droit international humanitaire est bafoué ; Chaloka Beyani, conseiller spécial des Nations Unies pour la prévention du génocide a par ailleurs mis en garde contre des crimes de masse commis à El Fasher.

Dès novembre 2025, les atrocités, les exécutions sommaires et les destructions se multiplient dans la région du Kordofan, et on y observe de véritables préparatifs en vue d’une intensification des hostilités par les RSF.

Volker Türk, chef des droits humains de l’ONU, redoute que le Kordofan devienne le nouveau Darfour, en reprochant notamment l’indifférence de la communauté internationale à l’égard des atrocités et exactions commises qui étaient pourtant « prévisibles ».

Le 13 décembre, la base logistique des Casques bleus des Nations Unies à Kadougli a été prise pour cible par des attaques de drone, faisant 6 morts et 8 blessés.

 L’OIM avertit qu’El Obeid, capitale du Kordofan du Nord, pourrait bientôt être visée par les FSR. Plus d’un demi-million de personnes pourraient ainsi être affectées par cette nouvelle escalade.

Le bilan actuel s’élève aussi au nombre de 17 millions d’enfants privés d’accès à l’école, une famine qui touche 10 régions du pays, des maladies comme le choléra, la dengue et le paludisme qui flambent dans le pays, d’autant qu’entre 70% et 80% des hôpitaux ne sont plus opérationnels depuis le début du conflit.

La situation est chaotique au Soudan, la plupart des victimes souffrent d’attaques indiscriminées, les combattants se mêlent souvent au milieu des civils, la distinction devient obsolète. La population civile est donc en proie aux deux camps de part et d’autre, c’est un premier affront au droit international humanitaire.

Les FSR / RSF sont responsables de violences sexuelles sur les femmes et filles soudanaises, en perpétrant des attaques fondées sur des critères ethniques, à l’encontre de communautés non arabes, comme les Masalits, dans l’État du Darfour occidental.

Il est important de rappeler et retracer chronologiquement l’historicité des violences au Soudan, pour comprendre cet éclatement des tensions dans le pays aujourd’hui, qui se poursuivent depuis avril 2023. En réalité, lorsque le Soudan naît de son indépendance face à la couronne britannique en 1956, de nombreux conflits internes parcourent déjà l’ensemble des sphères politiques et publiques du pays. La dictature orchestrée pendant 30 ans de 1989 à 2019 par Omar el Béchir a contribué à fragiliser et segmenter le territoire soudanais.

El Béchir est l’initiateur de milices armées, qui sous ses ordres ont violemment réprimé les droits humains dans le pays. Certaines de ces milices se sont changées en de véritables partis politiques militarisés, défendant certaines communautés ethniques marginalisées, en particulier dans 3 régions, durement touchées par le conflit aujourd’hui : le Darfour, le Kordofan du Sud et le Nil bleu.

Dans ce contexte de tensions, un violent conflit éclate en 2003 au Darfour dans l’ouest du Soudan. Le Mouvement de libération du Soudan (MLS) et le mouvement pour la justice et l’égalité (MJE) entrent en guerre contre le gouvernement. Le conflit au Darfour est avant tout le résultat d’une centralisation du pouvoir soudanais, concentré à Khartoum, alors que la plupart des régions périphériques souffrent d’un manque d’infrastructures, d’investissements publics, et d’accès à l’éducation et à la santé. Concrètement, le régime dictatorial de Omar El Béchir engendre une logique de marginalisation territoriale et nationale, qui fait de Khartoum le centre névralgique et macrocéphale du Soudan, absorbant les ressources qui pourraient être redistribuées à l’ensemble du territoire. Khartoum est Charybde, aspirant les richesses du pays et excluant les populations locales de la vie politique nationale. Le Darfour c’est 300 000 morts et 2 millions de déplacés, le Soudan n’a pas connu de trêve depuis lors, la guerre fait rage et sévit depuis plus de 22 ans.

D’autre part, des disparités règnent aussi au sein de groupes locaux, notamment les agriculteurs sédentaires, principalement non arabes, et les éleveurs nomades, issus de populations arabes. Ces terres agricoles deviennent source de conflits, et ces tensions se muent peu à peu en violences armées à dimension ethnique.

Le Soudan est aussi un voisin du Sahel, très largement influé par le climat saharien, le pays est logiquement soumis à la question du stress hydrique et aux problèmes de désertification, faisant de l’eau et des terres fertiles des objets de concurrence de grande rareté aggravant les tensions sociales préexistentes.

C’est un conflit identitaire, on y retrouve un discours racisé très répandu qui oppose fermement « Africains » et « Arabes » dans un procédé purement artificiel.

Les accords de paix et cessez-le-feu se multiplient, sans véritables succès, la paix est longtemps conçue comme factice et idyllique. Pourtant, la pression populaire vient balayer 30 ans de dictature en avril 2019, poussant l’armée à destituer El Béchir.

En 2020, à Djouba, capitale du Soudan du Sud, le nouveau gouvernement soudanais signe un accord de paix historique avec le Front révolutionnaire soudanais et une coalition de 9 formations politiques et groupes armés issus de régions ravagées par la guerre (Darfour, Kordofan du Sud et Nil bleu).

Néanmoins, ce gouvernement de transition est renversé par l’armée régulière soudanaise et les FSR dès octobre 2021 par un nouveau coup d’État militaire. Ces deux protagonistes à la tête des SAF et des RSF s’alliaient pour renverser le régime qui avait pourtant mis fin en 2019, à 30 ans de dictature d’Omar El Béchir. Cette alliance s’est rapidement révélée fragile, des tensions émergeaient entre les deux hommes suite à des désaccords sur la réforme des forces de sécurité. Les casques bleus sont désormais partis, la situation, pourtant déjà dramatique, s’aggrave alors. Un compromis prévoyant le partage du pouvoir entre dirigeants civils et militaires, conduit à la formation d’un prototype de gouvernement. Mais c’est un échec, les violences se poursuivent au Darfour.

Depuis vingt ans, Amnesty rassemble des preuves qui incriminent les forces gouvernementales soudanaises, coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Désormais, de réelles preuves démontrent les homicides illégaux commis à l’égard des civils, le viol de femmes et filles, et la déportation de populations.

En 2016, dans la région du Djebel Marra au Darfour, l’utilisation d’armes chimiques par les forces gouvernementales à l’encontre des populations civiles est documentée.

Le pays est ravagé par la famine, plus de 21 millions de Soudanais, soit près de 45% de la population font face à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, selon une analyse de l’IPC en 2025. Un autre rapport du même organisme indique que les villes de El Fasher et Kadugli sont particulièrement touchées par la famine, assiégées par les FSR. Vingt nouvelles zones sont par ailleurs soumises à un risque imminent de famine selon le Programme alimentaire mondial de l’ONU.

Le chaos est palpable, la notion de justice et de sécurité ne sont plus assurées puisque c’est le gouvernement même qui perpétue les atrocités et massacres à l’égard de sa propre population. Le Soudan sombre dans un modèle d’État failli ou d’État en déliquescence, applicable à plusieurs États qui souffrent d’une grave crise humanitaire dans le monde, tels que le Yémen, la Somalie, ou la RDC. Le pays coche toutes les cases et indicateurs sociaux, économiques et politiques qui confirment la décomposition de l’unité étatique soudanaise. En ce sens, il est intéressant d’observer et de visualiser les éléments qui démontrent nettement que le Soudan n’est plus en mesure d’assurer les fonctions régaliennes et les caractéristiques constitutives d’un État. Dès lors, l’État failli déploie un environnement idéal et propice à la formation de conflits armés et violents intraétatiques, ce qui nous intéresse tout particulièrement dans le cas soudanais.

Le Soudan est d’abord soumis à une pression démographique non négligeable. Avec plus de 50 millions d’habitants, c’est le 8ème pays le plus peuplé d’Afrique, mais la population est inégalement répartie. A l’image de l’Égypte, une grande partie du territoire est désertique ou semi-désertique, environ 60% du territoire est composé de ces déserts ou semi-déserts, la population y est très rare ou dispersée. En suivant cette logique, la population est concentrée sur une fraction réduite. D’après l’ISS (Institut d’études de sécurité) Afrique, une moitié de la population soudanaise vit sur seulement 15% de la surface du pays, en majorité dans les grandes villes. Pour autant, en 2023, le Soudan est le pays avec le 17ème indice de fécondité, avec plus de 4 enfants par femme, et un âge médian de 18,5 ans. La population ne cesse de croître alors que les zones habitables restent réduites, cette pression démographique est réelle.

Le Soudan enregistre aussi des mouvements massifs de réfugiés et déplacés internes suite à ces violences ciblées et actes de répression. On rappelle que depuis avril 2023, ce sont 12 millions de personnes qui ont été contraintes à se déplacer au Soudan, dont 8 millions à l’intérieur du territoire, pour évacuer les zones ravagées par la guerre. C’est un pays qui se présente comme un archétype d’émigration.

Le Soudan révèle aussi régulièrement depuis plusieurs années des cycles de violences communautaires, et un ostracisme chronique. Dans les régions du Darfour et de Gezira, des rapports indiquent que certains groupes ethniques sont spécifiquement pris pour cibles. En mai 2023, le massacre de Misterei, a provoqué la mort de 97 civils masalit. Tout au long de la guerre du Darfour, la ville de Misterei est un pôle d’animosité, cristallisant les violences entre les tribus arabes affiliées aux Janjawid et les FSR, contre les tribus non arabes, principalement les masalit. L’accès à la ville avait déjà été interdit aux populations arabes dès 2020, lorsque les FSR avaient perpétré un premier massacre et assassiné 60 assaillants, dont 42 masalit.

Le Soudan, c’est aussi un large déclin économique corrélé à des inégalités de développement. Le PIB du pays a depuis lors chuté d’environ 29,4% depuis l’embrasement du conflit, et la croissance économique est négative en 2024. De même, selon l’IFPRI Afrique, le pays produirait moins de 60% de ce qu’il produisait avant la guerre. Les projections pour 2025 du FMI confirment que le PIB par habitant est extrêmement faible, avec à peine plus de 700 dollars par an, c’est le 208ème pays dans le classement mondial. Avant 2022, 33 % de la population vivait en état de pauvreté extrême, et le taux de chômage s’élevait déjà à 32%, en 2024, 71% de la population vit avec moins de 2,15 dollars par jour et le taux de chômage touche près d’un habitant sur deux (47%). Cette guerre entre RSF et SAF amorcée depuis 2023 paralyse l’économie nationale, détruit les infrastructures économiques stratégiques, et suspend l’aide internationale qui était indispensable puisque les échanges commerciaux se sont effondrés et l’insécurité condamne l’investissement, qu’il soit étranger ou intérieur.

Au Soudan, l’appareil étatique se voit criminalisé et complètement délégitimé. L’État devient un acteur économique prédateur qui prône la violence plutôt que le développement, la corruption fait du Soudan un modèle de capitalisme oligarchique autoritaire tel un outil d’enrichissement privé. L’État rompt son contrat social, il tue des civils, détruit des villages, cible certaines de ses communautés, et n’assure en aucun cas la sécurité, l’accès aux soins, à l’éducation ou encore à l’eau pour sa population, tout en étant concurrencé par un panel d’acteurs non étatiques. Le concept issu de Max Weber, constituant l’État comme seul détenteur du monopole de la violence légitime s’enraye, puisqu’il utilise cette violence pour son propre profit et celui des élites, et non pas pour garantir à l’aide du droit une forme de paix référée à l’organisation sociétale de sa population. Les services publics sont caducs, les seules infrastructures restantes sont redirigées vers les élites. Les violations des droits de l’homme sont généralisées

Le Soudan n’est plus en mesure de maintenir son unité politique, une multitude de puissances étrangères s’immiscent au sein des affaires étatiques et du conflit. L’Égypte porte son soutien aux Forces armées soudanaises, qu’il considère comme le seul acteur étatique légitime, dans un enjeu de sécurité nationale, puisque les deux pays sont frontaliers, mais aussi dans une logique de contrôle du Nil, les deux pays étant parcourus par ce fleuve. C’est une véritable coopération militaire qu’apporte la puissance égyptienne. D’autres acteurs interviennent plus indirectement, dans des enjeux de dimension économique. Les Émirats arabes Unis portent un soutien financier aux RSF et entretiennent des relations commerciales avec des entreprises liées aux RSF, dans l’optique d’accéder à l’or soudanais, et de jouer de l’influence régionale afin de façonner des réseaux économiques transfrontaliers. La Russie en opportuniste s’est engagée vers une coopération sécuritaire avec Khartoum, avec la présence de réseaux paramilitaires russes, puisque le Soudan présente des intérêts miniers pour la puissance russe. C’est une occasion d’étendre la sphère d’influence militaire de la Russie en Afrique, qui ambitionne de construire une base navale sur la Mer Rouge, d’autant que le pays ne dispose pas de port en mer chaude avec un accès direct aux océans. Ces pays ne sont pas les seuls exemples, on retrouve un essaim d’États qui s’ingèrent plus ou moins directement dans le conflit, entre mode d’action politique, militaire, économique et diplomatique. Le trafic d’armes particulièrement intense dans le pays, met en lumière cette mondialisation du conflit. Le constat est d’autant plus déplorable lorsqu’on s’aperçoit que de nombreux États sont complices de ces violences. Des armes lourdes sont mobilisées dans les deux camps, par le recours à l’artillerie, aux chars, ou encore aux bombardements aériens. Ces armes ont été identifiées comme provenant de Chine, de Russie, des Émirats arabes unis, de Turquie, de Serbie, du Yémen, mais aussi de France.

L’émergence de factions au sein de l’élite soudanaise témoigne une nouvelle fois de cette déliquescence politique du Soudan. La recrudescence du conflit au Soudan depuis 2023 illustre parfaitement la factionnalisation des élites militaires entre les deux forces belligérantes et rivales. Les Forces armées soudanaises représentent l’élite militaire classique, par le biais d’une hiérarchie institutionnelle, et le contrôle des entreprises publiques d’armement et d’agro-industrie notamment. Les Forces de soutien rapide en parallèle sont un exemple de nouvelle élite militaro-économique, contrôlant les mines d’or, à l’instar de la grande exploitation aurifère de Jebel Amir. Elles se distinguent de l’armée régulière en s’appuyant sur un recrutement tribal et régional, affiliées aux Janjawid, défendant elles-mêmes le suprémacisme ethnique arabe du groupe Baggara, un peuple métis arabe nomade qui vit principalement dans une zone située entre le lac Tchad et le Nil. Le Soudan c’est donc aussi un conflit intra-élite qui transcende largement la dimension d’une guerre civile classique.

Bibliographie :

  • Amnesty International, « Destruction et violence au Soudan » : https://www.amnesty.org/fr/projects/sudan-conflict/